Une toute autre éthique?

Une toute autre éthique?

Dans la première séance des Non-dupes errent, Lacan pose la question : « Est-ce bien sûr qu’il n’y ait qu’une Voie ? » et puis : « Est-ce que ça ne serait pas en nous forgeant une tout autre éthique, une éthique qui se fonderait sur le refus d’être non-dupe, sur la façon d’être toujours plus fortement dupe de ce savoir, de cet inconscient qui, en fin de compte, est notre seul lot de savoir. » (p.21) La question est interrompue, inachevée. Lacan a proposé le fondement d’une toute nouvelle éthique, la condition de possibilité de cette tout autre éthique (« le refus d’être non-dupe »), il ne dit pas ici ce qu’elle est impérativement.

L’interruption de la phrase concerne précisément l’articulation paradoxale des modalités inhérentes à toute éthique [1]. Toute éthique suppose ses conditions de possibilités (« si… »). Et, à partir de là, elle pose un impératif qui s’impose avec nécessité (« tu dois… » / « je dois… »). L’éthique en général s’avance comme un scandale logique. Comment tirer un impératif catégorique qui s’impose nécessairement à partir de simples possibilités ?

Est-ce que l’éthique proposée c’est d’être dupe de l’inconscient, d’accepter notre lot ? Une éthique stoïcienne, quelque peu masochiste ? Notre lot d’inconscient n’est pas encore l’éthique psychanalytique, ce n’en est que la condition. Et si la nouvelle éthique posée par Lacan en 1973 (Télévision) s’énonce comme le « Bien dire », elle se présente encore sous la forme d’une éthique classique, comme imposée par un grand Autre qui s’exprime dans la bouche de Lacan à qui on laisserait la tâche de résoudre le scandale de l’éthique : qu’il se débrouille lui-même avec cela, on n’en veut rien savoir, on se contentera d’accomplir le précepte.

Pourquoi dire « une tout autre éthique » ? Je distinguerai trois moments 1) une éthique, 2) une autre éthique, 3) une tout autre éthique. Et je suivrai cet ordre d’exposition, bien qu’il faudrait aussi exposer les autres ordres (2,3,1 ; 2,1,3, etc.).

L’éthique de Kant était déjà présentée une autre éthique, dans Kant avec Sade et dans le séminaire VII. Toutes les éthiques avant Kant se construisaient sur un Bien extérieur à accomplir. Sans plus d’explication, « Bien dire » comme programme proposé de l’extérieur est une éthique prékantienne, rien de nouveau. Pour définir une autre éthique, il faut au moins passer la barre de Kant avec Sade. La condition de possibilité de l’éthique kantienne c’est la liberté, elle était introduite comme problématique (qui a jamais vu la liberté ?) par la troisième antinomie de la raison pure : l’univers est-il entièrement déterminé par la causalité phénoménale ou est-il modifié par la liberté, qui reste problématique ? On ne peut exclure qu’il y ait une intervention possible de la liberté dans le courant déterministe de l’univers. Cette liberté problématique, condition de possibilité de l’éthique kantienne, implique l’univers. L’univers et l’universelle font partie des conditions de possibilité de l’éthique kantienne. Et l’éthique sadienne se veut universelle en ce qu’elle met en question l’univers, elle n’est qu’une modification de l’éthique kantienne. Et à la suite, l’éthique du séminaire VII se présenterait encore sous une forme universelle : « as-tu agi en conformité avec ton désir ?”. Le désir, concept universel et problématique (qui a jamais vu le désir ?), implique l’univers du désir.

Comment la condition du refus d’être dupe peut-elle bien fonder une tout autre éthique, non seulement par rapport à l’éthique classique, mais surtout par rapport à l’éthique de Kant avec Sade ?

A. Les conditions d’une tout autre éthique.

À la fin du séminaire (antépénultième séance), Lacan repart de la phrase “les non-dupes errent…” . La phrase « se propose comme une affirmation », dit Lacan (p.195). Mais ce n’est pas une affirmation, ce n’est pas non plus une négation ; c’est un jugement infini. Le sujet « non-dupes » contient une négation. La citation de la première séance dit « le refus d’être non-dupe »: le refus est une autre négation, qui n’annule pas la première (c’est une Versagung, plutôt névrotique ?). La complexité des deux négations du « refus d’être non-dupe » et l’infini ouvert par le titre du séminaire « les non-dupes errent » entraînent une série de quatre questions. La première : suffit-il de refuser d’être non-dupe pour être dupe ? La deuxième : suffit-il d’être dupe pour ne pas errer ? La troisième : suffit-il d’errer ou de ne pas errer pour avoir trouvé la voie éthique ? La quatrième : suffit-il d’avoir trouvé la voie unique pour avoir une tout autre éthique ?

Tout ceci « ne suppose rien de moins, qu’il y a un univers » (p. 195). Étant donné l’hypothèse de l’univers, vous pouvez le couper en deux : les dupes et les non-dupes. Autre coupure : ceux qui errent et ceux qui n’errent pas. Troisième coupure : ceux qui sont dans une éthique et ceux qui n’y sont pas. Quatrième coupure : une éthique classique et une tout autre éthique.

La logique classique qui reçoit « les non-dupes errent » traite la négation en supposant le principe du tiers-exclu. Si je refuse d’être non-dupe, si je ne suis pas non-dupe, alors je suis dupe. On a l’univers, le 1 = la classe universelle, l’univers qui comprend la totalité des êtres, tout, et 0 = la classe vide, rien ou la non-existence. Selon la logique de Boole, si x est une classe quelconque, par exemple « les dupes », on peut écrire l’univers moins les dupes (1-x) = les non-dupes. Et si maintenant on veut prendre l’intersection de la classe de ceux qui son dupes et de la classe de ceux qui sont non-dupes, on écrira qu’elle est égale à la classe vide, autrement dit que l’intersection de ces deux classes est inexistante : (1-x)x=0. Ou encore : x-x2=0. Ou encore x= x2. Cette dernière formule nous dit que la répétition de la classe ne donne jamais que la même classe : la classe des dupes combinée avec la classe des dupes ne donne rien de plus que la classe des dupes. Ce qui peut leur donner l’impression de ne pas errer. Nous serions ainsi d’un côté de la frontière ou de l’autre : les dupes qui n’erreraient pas, les non-dupes qui erreraient.

L’expérience en psychanalyse contredit systématiquement les principes de la logique de Boole : il n’y a pas de principe de tiers-exclu (« c’est pas ma mère » coexiste parfaitement avec « c’est ma mère ») et le signifiant répété n’est jamais égal au signifiant. C’est la vertu même du signifiant d’être différent de sa répétition : S1 au carré n’est pas égal à S1, même si S2 peut nous amener à nous interroger sur S1. Dans une note de son investigation sur les lois de la pensée, Boole s’est demandé pourquoi on n’écrirait pas x= x3 au lieu de x= x2. Lacan suit cette suggestion vite abandonnée par Boole ; on peut en déduire x-x3=0 et puis x(1-x)(1+x)=0. Cette écriture entraîne deux bouleversements logiques : 1° le tiers exclu n’est pas un principe, on peut avoir l’intersection (1-x)x différente de 0, il est très possible qu’on ait une classe non vide intersection des dupes et des non-dupes et c’est le cas en psychanalyse : « je suis dupe » et « je ne suis pas dupe », « c’est ma mère » et « c’est pas ma mère ». En conséquence, le 0, l’inexistence (« il n’existe pas ») perd son sens (en tout cas le sens qu’elle avait dans la logique classique), 2° on peut concevoir que S1 répété soit différent de S1, 3° on doit surtout prendre aussi en considération le facteur nouveau qui vient de s’ajouter, à savoir (1+x). Ce facteur nouveau implique de revoir complètement l’interprétation du « 1 ». L’univers plus quelque chose n’a strictement aucun sens. La seule écriture « 1+x » implique de donner une autre signification à « 1 ». « 1 » ne peut plus être la grande condensation de l’univers de tous les objets mais une petite condensation locale voire ponctuelle.

Et cela tombe bien pour la psychanalyse, car nous n’avons jamais ni l’univers de l’inconscient, ni même la perspective d’un tel univers. Nous n’avons que des condensations toujours locales, qu’on appelle formations de l’inconscient. Je propose d’appeler « jouissance » toute condensation ou toute unité purement locale. Nous pouvons tout de suite en tirer enseignement : « se retrouver dans l’inconscient » (AE p.526 qui correspond au « Bien dire » de Télévision) ce n’est pas se situer dans l’univers de l’inconscient (dans une grande interprétation de ce qu’est l’univers du patient), mais se situer dans une petite condensation partielle, dans la jouissance [2].

La grande unité, l’univers, le monde, n’est qu’une idée (une illusion). Mais c’est une idée transcendantale, une illusion qui renaît indéfiniment et nécessairement de ses cendres. Nous n’en sommes jamais débarrassés. Quels que soient nos repentirs, nous restons d’impénitents idéalistes croyant à l’universel. Cette idée d’universel fonctionne selon la dualité propre à La Vérité (vrai ou faux) et correspond au binôme du second degré x-x2=0. La petite unité, une jouissance n’est qu’une condensation locale, condensation de symbolique et d’imaginaire, condensation de réel et d’imaginaire, condensation de symbolique et de réel. Elle fonctionne selon une triplicité propre à la jouissance et correspondrait au binôme du troisième degré x-x3=0.

Au départ, nous avons toujours déjà une petite unité, une petite jouissance, une petite condensation. Heureusement. Quelque chose d’autre en décalage, quelque chose que nous dirons la dupe, surgit soit pour s’ajouter à la petite jouissance (et ce sera un plus-de-jouir, 1+x), soit pour s’en retrancher (et ce sera un moins-de-jouir, 1-x), soit pour rester neutre (et ce sera hors jouissance, x). Il y ajout de jouissance, soustraction de jouissance ou encore ni l’un ni l’autre.

Ces trois facteurs déterminent trois abords possibles de la psychanalyse. D’abord (1-x) et (1-x), « + » et « – » [3]. Qu’on retranche quelque chose à la jouissance, qu’on y retranche la duperie de la demande (1-x), on aura le symbolique. L’analyse consiste à dissoudre la demande qui fait partie de la jouissance pour décanter le pur désir et trouver le vrai symbolique (c’est la position du séminaire de L’Éthique). Mais il n’y a pas que l’analyse, il y a aussi l’engagement. Qu’on rajoute quelque chose à la jouissance (1+x), on aura l’imaginaire. Le statut de l’inconscient n’est pas une simple constatation ontique d’une formation de l’inconscient, le statut de l’inconscient est éthique : il faut y aller, en rajouter et c’est toujours en s’engageant dans la duperie (c’est déjà dans le séminaire XI). Enfin qu’on se contente du quelque chose (x) sans le rapporter à la jouissance, on aura le réel (dans le séminaire XXI, il s’agirait de laisser faire, de cesser d’écrire pour laisser la place au réel sans le réduire à la jouissance phallique, au joui-sens ou à la jouissance de l’Autre).

Avec ces trois dimensions, qu’on peut aussi appeler le déplacement pour le symbolique (1-x), la condensation pour l’imaginaire (1+x), et la présentation/présentabilité pour le réel (x), nous avons les trois façons d’avoir une certaine prise sur le réel de l’inconscient.

Quelle est la chose nouvelle par rapport à la logique de la vérité de Boole ? C’est évidemment (1+x), la condensation, l’imaginaire. Il s’agit de prendre en compte l’imaginaire. Ce qui ne pouvait se faire dans la logique formelle, dans la logique de Boole. C’est ça la véritable nouveauté qui fait quelque peu scandale pour la logique classique. C’est en introduisant mon truc dans la jouissance, dans la petite condensation toujours déjà là que s’opère le changement. L’analyste d’enfant y est poussé éminemment, mais cet ajout est nécessaire pour toute analyse. Tout comme la fausse note ou le contretemps, qui introduit un chemin vers une nouvelle harmonie ou un nouveau rythme. La violence ou le forçage de l’ajout se présente d’abord comme imaginaire. Pourtant la logique classique n’est-elle pas justement en plein dans l’imaginaire ? Sans aucun doute ! Elle fait le plein à ras bord d’imaginaire avec l’univers et le réalisme transcendantal qu’il implique (les choses sont ce qu’elles sont, un psychotique est un psychotique, etc.). À tel point qu’il n’est plus possible d’en rajouter. Elle croit à la réalité pleine des choses, tout en ne s’occupant que de la forme du raisonnement. Au contraire, qui accepte la duperie généralisée voit naître les objets comme de petites condensations. Ils ne sont rien que cela. Qu’est-ce qu’un lapsus, sinon une petite condensation locale ? Et, à partir de la jouissance c’est-à-dire à partir de la condensation limitée, il est possible d’en rajouter, c’est-à-dire non pas simplement d’être dans l’imaginaire, mais de convoquer l’imaginaire d’un x, qui en rajoute à la condensation. Cet imaginaire ajouté n’est pas n’importe lequel. C’est l’objet a, dirions-nous. C’est pure duperie, où, effectivement la structure est modifiée (y compris le sens même du symbolique et du réel).

Faut-il maintenant détailler les trois solutions de l’équation x(1-x)(1+x)=0 : soit x=0, soit (1-x)=0, soit (1+x)=0 ? Le réel, le symbolique et l’imaginaire seraient réduits à tour de rôle à l’inexistence ? Ce serait encore revenir à une logique assurant « le statut de la vérité » (c’est ou ce n’est pas, c’est vrai ou c’est faux). Lacan ne cherche pas la solution ou les solutions. Au contraire, il s’interrompt brutalement en ce point et reprend le noeud borroméen, le trois du x, du (1-x) et du (1+x) sans jamais égaler aucun des trois à l’inexistence [4].

B. Une tout autre éthique.

Pour qu’il y ait éthique, il faut que la condition vue comme possible (si…) détermine l’acte vu comme obligatoire ou nécessaire (tu dois…). La condition de la loi morale kantienne c’est la liberté ; l’acte nécessaire c’est l’acte conforme à la loi morale. La condition de l’éthique freudienne c’est le ça ; l’acte nécessaire c’est la venue du Je (Wo Es war soll Ich werden). Toute éthique suppose le grand Autre (sa condition) et implique le sujet de l’acte (l’éthique elle-même). Toute éthique impose qu’un sujet devienne partie prenante à ce qui se déroule en l’Autre (E. 549).

Partons de l’Autre.
Le support de ce qui se déroule dans l’Autre est, selon la tradition, le Nom-du-Père (E. 551). L’éthique mobilise d’emblée la question du Nom-du-Père. En transformant complètement la question du Nom-du-Père, le séminaire Les non-dupes errent repose à nouveaux frais la question de l’éthique. La condition unique et absolue le Nom-du-Père fait place à la multiplicité des non-dupes errent. Ce qui change complètement la donne. Entre le Nom-du-Père (une éthique) de la tradition et les non-dupes errent du séminaire (une tout autre éthique), il y a le grand tournant, la grande révolution de l’éthique par Kant. Je distingue ainsi trois moments dans la construction de l’éthique : l’éthique du Nom-du-Père (qui est encore une éthique prékantienne), l’éthique kantienne et ses dérivées (une « autre éthique »), l’éthique des non-dupes errent (une « tout autre éthique »). Il y a trois façons fondamentalement différentes de concevoir la condition « si… ». Il y aura trois façons de concevoir le caractère nécessaire de l’éthique.

Primo « une éthique » : le grand Autre ou la condition s’impose comme une possibilité qui nous vient de l’extérieur. De l’extérieur, le Nom-du-Père nous fournit le critère de base d’évaluation de nos choix et de nos actes. Ce critère est toujours le Bien idéal, l’Idée platonicienne, la nature humaine aristotélicienne, la rigueur stoïcienne, l’ataraxie épicurienne, l’amour augustinien (« aime et fais ce que tu veux »), la géométrie spinozienne, et, pourquoi pas, le « devoir de bien-dire » de Lacan venu de Télévision (AE p. 526). Dans ce premier cas, il s’agit chaque fois d’avoir un schéma de ce qu’il est possible de faire, et puis de l’accomplir en acte. Le possible c’est ce qu’on peut faire concrètement ; à ce niveau, le possible se confond au contingent, à ce qui peut arriver éventuellement. La nécessité qui en découle c’est la contrainte d’accomplir un projet, c’est le passage à l’acte proprement dit. Do it. Et après coup, on peut dire si c’est fait, oui ou non.

Secundo, « une autre éthique » : avec Kant, l’éthique ne doit plus être centrée autour d’un Bien suprême extérieur qui vaudrait comme grand Autre. C’est le sujet de la loi morale qui produit lui-même de lui-même la loi morale ; le grand Autre n’est pas à chercher ailleurs que dans le sujet lui-même. En refusant toute l’imagerie d’un Bien suprême extérieur, l’éthique du séminaire VII se présente maintenant dans la dimension symbolique et surtout réelle. À condition de rejeter toutes les motivations « pathologiques » (c’est-à-dire de caprices parasites), l’action pourrait être menée selon le désir pur. L’éthique du séminaire VII c’est de décanter radicalement l’action de tout motif d’acquisition de bien et de pouvoir. L’analyse c’est la dissolution des demandes imaginaires pour faire apparaître le lieu symbolico-réel du désir pur. La condition du grand Autre se présente encore comme un « possible », mais le possible n’est plus un possible à accomplir. Il est impossible à matérialiser. La liberté et le désir sont fondamentalement problématiques. Qui a jamais vu de ses yeux un accomplissement de désir ? Pourtant, en prenant en considération les intentions analysées du sujet, on peut encore répondre par oui ou par non à la question : est-ce éthique ? Ou n’est-ce pas éthique ? As-tu cédé sur ton désir ? La nécessité qui s’impose ici comme le cœur de l’autre éthique est fondamentalement formelle. On peut l’admirer, c’est toujours en sa pure forme : « deux choses remplissent le cœur humain d’une admiration toujours croissante : l’espace sidéral en dehors de nous et la loi morale en nous » [5]. Le désir reste du côté sidérant ; c’est bien pourquoi il apparaît comme une question : che vuoi ? Et toutes les réponses ne sont que pathos (cf. le « pathologique » chez Kant) pour boucher la béance problématique de la possibilité et de la nécessité purement formelles. Certes je dois reprendre cette problématique à mon compte : je ne peux reprendre la question « que dois-je faire?? » qu’ « à me la poser pour moi » (Télévision, AE p.541) ; il s’agira toujours de s’autoriser « de soi-même ». Le devoir est un devoir de désir et de liberté qui n’en restent pas moins problématiques.

Tertio, « une tout autre éthique » : le grand Autre se présente sous la forme de ce trois du x, du (1-x) et du (1+x), ce qui implique la duperie et la jouissance. Le grand Autre n’est plus compris dans une logique de vérité ou d’univers qui sépare le oui et le non, le bien et le mal, le x et le (1-x). À la place de la vérité, vient la jouissance, à la place de l’univers vient la petite condensation locale, à la place du oui et du non, vient le « en-plus », à la place du bien et du mal, vient l’ajout d’attention. À partir du rajout du (1+x), le 1 de la vérité s’efface, cesse de s’écrire : il est simplement possible et la vérité fait place à la jouissance. Cette possibilité existe non pas comme une abstraction, elle est créée par l’engagement du plus-de-jouir (1+x). Mais aussi le (1+x) s’efface de lui-même, cesse de s’écrire : il est simplement possible et la jouissance fait place à la vérité. La perspective de la vérité s’écrit pour autant que cesse de s’écrire la perspective de la jouissance et réciproquement. Le possible ici n’est plus du tout un concept problématique comme la liberté kantienne ou le désir lacanien. Il est la cessation d’écriture, le gommage qui fait la place pour quelque chose de tout autre. Et ce gommage est matérialisé en rajoutant à 1 le x, la duperie, c’est bien un imaginaire. Il faut en rajouter pour que ça change ; non pas ajouter n’importe quoi à n’importe quoi, mais ajouter à la jouissance elle-même, forcer un plus-de-jouir qui réponde à la structure du jouir (il vaut mieux qu’on sache ce qu’on rajoute et à quoi, si on veut changer la structure, la duperie vaut comme semblant d’objet a). Par ce rajout imaginaire, l’éthique se trouve transformée quant au symbolique et quant au réel. Le symbolique change lui-même ; la coupure signifiante ne sépare plus deux surfaces : « c’est ma mère » ou « c’est pas ma mère », mais modifie la surface de travail : « c’est ma mère » ne va pas sans le rajout qui lui permet de résonner avec « c’est pas ma mère » (et réciproquement). Le réel lui aussi change de sens : il n’est plus ce qui correspond à un réalisme transcendantal, il est ce qui subsiste en deçà et au-delà de la jouissance. Quelle est la tout autre éthique qui est déterminée par cette cessation d’écriture ? L’acte n’est plus l’acte produit par le sujet, il s’impose nécessairement comme structure et structure de changement et c’est à partir de cette nécessité seulement que le sujet vient à devenir : Wo Es war, soll Ich werden. Ici le devoir (soll) n’est pas seulement un devoir de contrainte à partir de la contingence d’un projet ; il n’est pas non plus seulement un devoir d’accomplissement à partir d’une liberté ou d’un désir problématique ; à partir de ce possible comme exercice engagé de suspension d’une écriture, ce qui s’impose nécessairement c’est le changement même de tout ce qui s’inscrit et ne s’inscrit pas. C’est le mouvement de la structure, c’est lui qui fait le devenir du sujet. Ce devoir de la structure c’est le transfert, il n’existe que par l’engagement de l’analyste, à partir de ce petit bout qu’il rajoute à la jouissance et qui change tout. Mieux vaut que l’analyste en sache un bout pour qu’il s’y engage à bon escient.

Écrire certes le nœud borroméen dans une présentation possible, mais aussi cesser d’écrire cette présentation…. attendons de l’inconscient indéchiffrable qu’il parle maintenant de lui-même pour produire « je ». De trois façons : pour dire à nouveaux frais le nécessaire de la structure inconsciente a priori, pour dire à nouveaux frais les contingences de nouvelles formations de l’inconscient a posteriori, pour dire à nouveaux frais aussi l’impossibilité radicale de l’inconscient.

Il faudrait montrer maintenant comment une éthique en général (une éthique de la contingence) ne peut se soutenir sans cette tout autre éthique et comment une autre éthique (une éthique bien problématique) ne peut se soutenir de même sans cette tout autre éthique.

Christian Fierens, aôut 2011 (séminaire d’été de l’ALI)

* * *

[1] Le paradoxe des modalités — pendant dans le domaine éthique du paradoxe de Zénon dans le domaine physique — est présenté dans l’argument du dominateur de Diodore Cronos. Je me permets de renvoyer à ce sujet à Jules Vuillemin, Nécessité ou contingence, l’aporie de diodore et les systèmes philosophiques.

[2] « Je suis à la place d’où se vocifère que “l’univers est un défaut dans la pureté du Non-Être”. Et ceci non pas sans raison, car à se garder, cette place fait languir l’Être lui-même. Elle s’appelle le Jouissance, et c’est elle dont le défaut rendrait vain l’univers » Subversion du sujet et dialectique du désir, E. p.819.

[3] On retrouve ce + et ce – dans les formules de la métaphore et de la métonymie (L’instance de la lettre, E. p.515).

[4] « Est-ce à dire que nous devions mettre à l’épreuve ce qui résulte du x= x3, assurément c’est déjà quelque chose d’y voir fonctionner ce trois dont je marque comme tel le Réel, et c’est ici que nous allons reprendre notre noeud borroméen » (p.200).

[5] cf. la conclusion de la Critique de la raison pratique de Kant.

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